Nous les écoutons parfois avec attention, ces voix. Elles ressemblent à celles de nos proches, à celles de notre milieu, à celles de notre histoire. Elles prennent aussi notre propre voix, celle qui se veut prudente et qui finit par devenir sévère : « Tu n’as pas les moyens », « tu n’as pas le niveau », « ce n’est pas pour toi », « tu devrais être raisonnable ». À force de les entendre, nous confondons le possible avec ce que nous avons l’habitude de voir.
Et puis vient un moment où quelque chose, en nous, refuse de s’éteindre. Ce n’est pas toujours une grande certitude. Ce peut être une envie discrète, une question qui revient, une rencontre, une blessure qui demande à devenir autrement, ou simplement le sentiment que nous ne pouvons plus continuer à vivre dans une histoire écrite par les peurs des autres.
Alors nous avançons.
Pas avec l’assurance des héros. Avec nos hésitations, nos retards, nos maladresses, nos nuits trop longues et cette part de nous qui tremble encore. Nous avançons parce qu’un pas, même fragile, vaut parfois davantage qu’une longue réflexion sur le courage. Nous avançons parce que le chemin ne se révèle pas tout entier avant le départ : il se dessine sous nos pas, à mesure que nous acceptons de le rencontrer.
C’est ainsi que certaines impossibilités commencent à perdre leur pouvoir.
Non pas parce que les difficultés disparaissent, mais parce que nous cessons de les regarder depuis le même endroit. Ce qui nous semblait être une preuve de notre incapacité devient une expérience à comprendre. Ce que nous appelions un échec devient parfois une information précieuse. Ce que nous pensions être une limite définitive révèle une croyance ancienne, déposée en nous par un regard, une parole ou une habitude, mais qui n’a jamais été toute notre vérité.
Le regard des autres peut enfermer, surtout lorsque nous finissons par le faire nôtre. Il peut réduire une personne à son passé, à son parcours scolaire, à ses erreurs, à son âge, à son statut ou à ce qu’elle n’a pas encore réussi. Pourtant, aucun regard ne contient une personne entière. Il ne saisit qu’un instant, une apparence, une partie du chemin.
Nous sommes toujours plus vastes que les définitions que l’on pose sur nous.
Le Référentiel des possibles nous invite à retrouver cette profondeur. Il nous apprend à regarder ce qui limite, sans s’y soumettre ; à distinguer les faits des récits que nous avons construits autour d’eux ; à reconnaître les ressources qui existent déjà, même lorsqu’elles sont enfouies sous le doute ; à faire apparaître une prochaine étape là où nous ne voyions qu’un mur.
Il ne s’agit pas de se raconter que tout est possible, comme une formule magique qui effacerait les contraintes du réel. Il s’agit de ne plus confondre le réel avec la peur que nous en avons. Il s’agit de laisser une place à ce qui n’est pas encore advenu, à ce que nous ne savons pas encore faire, à ce que nous pouvons apprendre, recevoir, construire et partager.
Accepter que nous sommes bien plus que ce que nous pensons être est peut-être l’un des actes les plus exigeants qui soient. Cela demande de renoncer à certaines images de soi, y compris à celles qui nous protègent. Cela demande de ne plus se cacher derrière une ancienne définition, mais aussi de ne pas se réduire à une nouvelle étiquette. Nous ne sommes ni nos réussites ni nos échecs. Nous sommes des êtres en chemin, capables de déplacement, de recommencement et de transformation.
Un jour, nous nous retournons et nous apercevons que la pente n’était pas seulement devant nous. Elle était aussi dans le regard que nous portions sur nous-mêmes. Nous avions cru devoir devenir quelqu’un d’autre pour avancer, alors qu’il nous fallait peut-être apprendre à habiter pleinement la personne que nous étions déjà.
Et nous pouvons alors sourire de ce que nous pensions impossible.
Non pas avec arrogance, mais avec tendresse pour celui ou celle que nous étions au commencement. Cette personne avait peur. Elle ne savait pas encore. Elle cherchait une lumière. Elle a pourtant continué, parfois grâce à une main tendue, parfois grâce à une parole, parfois simplement parce qu’au fond d’elle persistait une espérance plus forte que le renoncement.
Si, aujourd’hui, vous vous trouvez devant quelque chose qui vous paraît trop grand, ne cherchez peut-être pas tout de suite à savoir si vous en êtes capable. Demandez-vous plutôt ce que ce désir essaie de vous dire, quelle première marche se trouve à votre portée, et quel regard pourrait vous aider à voir en vous ce que vous ne parvenez pas encore à reconnaître.
Il suffit parfois d’une rencontre pour qu’un possible cesse d’être une idée lointaine et devienne un chemin. C’est dans cet esprit que j’aimerais continuer à rencontrer celles et ceux qui cherchent, qui doutent, qui recommencent et qui portent en eux une aspiration encore difficile à nommer.
Nous avons tous une histoire qui peut éclairer quelqu’un d’autre. Nous avons tous connu un moment où nous pensions ne pas y arriver. Et nous avons peut-être, aujourd’hui, une parole d’espérance à transmettre à celui ou celle qui se tient encore au pied de la pente.
Si vous en avez envie, rencontrons-nous et partageons ce que la vie a rendu possible.
Adrien

