Entretien avec Adrien Tingry, auteur de Renouer avec l’enseignement

Journaliste — Pourquoi avoir créé Renouer avec l’enseignement?

Adrien Tingry — Ce carnet est né de quelque chose de très concret : les milliers de jeunes que j’ai rencontrés et accompagnés au fil des années, notamment au sein du Campus des Savoirs.

J’ai vu des adolescents arriver en pensant qu’ils n’étaient pas capables, qu’ils n’étaient pas faits pour apprendre ou que l’école n’était simplement pas faite pour eux. Pourtant, très souvent, le problème n’était pas l’intelligence ou le potentiel. Il était ailleurs.

Ils ne savaient plus pourquoi ils apprenaient. Ils avaient perdu le sens.

À partir de là, je me suis beaucoup interrogé : comment demander à un jeune de s’engager dans ses apprentissages s’il ne comprend pas ce qu’ils peuvent lui apporter ? Comment lui demander de choisir une orientation s’il ne sait pas encore vraiment qui il est, ce qu’il aime ou ce qu’il souhaite construire ?

C’est de cette réflexion qu’est né Renouer avec l’enseignement.

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Journaliste — Ce n’est donc pas un cahier scolaire supplémentaire ?

Adrien Tingry — Surtout pas.

Il existe déjà beaucoup de supports pour apprendre, réviser, mémoriser ou préparer un examen. Je ne souhaitais pas en ajouter un de plus.

Ce carnet propose plutôt de prendre du recul.

Il invite le jeune à s’interroger sur sa manière d’apprendre, ses difficultés, ses forces, ses envies, ses choix et progressivement sur la direction qu’il souhaite donner à son parcours.

Il ne lui dit pas : « Voilà ce que tu dois devenir. »

Il lui demande plutôt : « Où en es-tu ? Qu’est-ce qui compte pour toi ? Qu’est-ce qui te bloque ? Et qu’est-ce que tu pourrais construire à partir de là ? »**

C’est une différence essentielle.

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Journaliste — Qu'est-ce que ce carnet peut réellement apporter à un adolescent ou à un jeune adulte ?

Adrien Tingry —D’abord, un espace qui lui appartient.

Un jeune reçoit énormément d’injonctions. Il faut avoir de bonnes notes, choisir une orientation, obtenir un diplôme, trouver un métier, réussir sa vie. Mais finalement, combien de fois lui donne-t-on véritablement le temps de se demander ce que tout cela signifie pour lui ?

Le carnet permet de poser les choses, d’écrire, de réfléchir et parfois simplement de mettre des mots sur ce que l'on ressent sans parvenir à l'exprimer.

L’objectif est de retrouver progressivement de la clairvoyance.

Et lorsqu’un jeune comprend mieux où il se trouve, ce qui le freine et ce qu’il souhaite construire, il peut commencer à redevenir acteur de son parcours plutôt que de simplement subir les décisions prises autour de lui.

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Journaliste — Vous employez peu le mot « réussite ». Pourquoi ?

Adrien Tingry — Parce que je me méfie de la manière dont nous avons fini par définir la réussite.

Bien sûr, obtenir un diplôme est important. Réussir un examen est une satisfaction. Mais réduire la réussite d’un jeune à une note ou à un diplôme me semble terriblement réducteur.

Au Campus des Savoirs, j’ai vu des évolutions qui ne se mesuraient pas nécessairement sur un bulletin scolaire.

Un jeune qui recommence à poser des questions. Un autre qui retrouve confiance. Celui qui comprend enfin pourquoi il travaille. Celui qui ose envisager un projet qu’il croyait inaccessible. Ou simplement celui qui retrouve un peu de plaisir à apprendre.

Pour moi, ce sont déjà des réussites considérables. Je préfère donc parler d’évolution positive.

La véritable question n’est pas seulement : « A-t-il obtenu son diplôme ? »

C’est aussi : « A-t-il appris à croire davantage en lui et à comprendre le sens de ce qu’il fait ? »

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Journaliste — La méthode présentée dans le carnet vient donc directement de votre expérience ?

Adrien Tingry — Oui. Elle ne vient pas d’une théorie construite dans un bureau.

Elle s’est développée progressivement au contact des jeunes.

Pendant des années, j’ai observé, essayé, parfois corrigé mes propres méthodes. J’ai surtout appris à écouter. Les milliers de jeunes rencontrés au Campus des Savoirs ont, d’une certaine manière, participé à cette réflexion.

Je ne prétends pas avoir trouvé une méthode qui garantirait la réussite. Personne ne peut sérieusement promettre cela.

En revanche, j’ai pu constater qu’en redonnant au jeune une place centrale dans son parcours, en l’aidant à comprendre ses propres mécanismes et en travaillant sur le sens avant de travailler uniquement sur la performance, quelque chose pouvait évoluer positivement.

C’est cette expérience que j’ai souhaité aujourd’hui structurer et transmettre.

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Journaliste — À qui s'adresse cette première édition ?

Adrien Tingry — Elle est volontairement consacrée aux adolescents et aux jeunes adultes.

Je tenais à commencer par eux parce qu’ils sont les premiers concernés. Leur donner directement la parole me semblait indispensable.

Mais Renouer avec l’enseignement est pensé comme un ensemble.

D’autres volumes viendront prochainement : l’un destiné aux parents, puis un autre aux enseignants et aux professionnels de l’accompagnement.

Car un jeune ne construit évidemment pas son parcours seul. Autour de lui se trouvent une famille, des enseignants, des éducateurs, des accompagnateurs. Chacun regarde parfois la même situation depuis un endroit différent.

L’ambition sera donc de permettre progressivement à chacun de mieux comprendre l’autre et de retrouver un langage commun.

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Journaliste — Vous parlez également de transmission et même d’héritage. Pourquoi ce terme ?

Adrien Tingry — Parce qu’à un moment donné, ce que l’on a appris doit pouvoir servir à d’autres.

J’ai rencontré énormément de jeunes. Ils m’ont appris autant que j’ai essayé de leur transmettre.

Toutes ces rencontres, les réussites comme les difficultés, les interrogations, les méthodes testées pendant des années constituent aujourd’hui une expérience. Je ne voulais pas qu’elle reste simplement dans ma tête ou disparaisse avec le temps.

Mettre cette démarche par écrit, c’est donc transmettre quelque chose.

Je considère ce carnet comme une forme d’héritage : non pas un héritage figé, mais des clés mises à disposition de ceux qui souhaiteront s’en saisir.

Si, dans dix ou vingt ans, un jeune que je ne rencontrerai probablement jamais ouvre ce carnet et qu’une question lui permet soudain de regarder sa situation autrement, alors ce travail aura déjà trouvé sa raison d’être.

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Journaliste — Ce carnet accompagne-t-il également votre travail auprès des jeunes ?

Adrien Tingry — Oui, et c’était indispensable.

Je ne voulais pas créer un livre qui reste sur une étagère. Je voulais créer un outil.

Dans mes accompagnements, il va permettre de conserver une trace du chemin parcouru, de revenir sur certaines questions et surtout de ne pas limiter l’accompagnement au temps passé ensemble.

Le jeune peut continuer à réfléchir entre deux rencontres. Il peut écrire quelque chose qu’il n’aurait peut-être pas réussi à dire oralement. Puis nous pouvons repartir de cette réflexion.

Le carnet devient alors un compagnon de route.

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Journaliste — Finalement, qu'aimeriez-vous qu'un jeune retienne après avoir terminé Renouer avec l’enseignement ?

Adrien Tingry — Une chose très simple : que son avenir ne se résume pas à une succession de cases qu’il faudrait remplir correctement.

Apprendre devrait aussi permettre de découvrir, de comprendre, de se tromper, de recommencer et progressivement de trouver sa place.

Je voudrais qu’un jeune puisse refermer ce carnet en se connaissant un peu mieux qu’au moment où il l’a ouvert.

Qu’il ne se dise pas nécessairement : « Maintenant, je sais exactement ce que je vais faire de ma vie. »

Mais plutôt :

« Je comprends mieux qui je suis, où j’en suis et pourquoi j’ai envie d’avancer. »

À mes yeux, c’est déjà considérable. Parce qu’avant de réussir sa vie, encore faut-il pouvoir commencer à l’entreprendre.

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