Éditorial — Institut des Possibles

Nous passons une grande partie de notre existence à vouloir construire, améliorer et embellir ce qui nous entoure. Nous prenons soin de nos maisons, de nos jardins, de notre apparence et de notre situation professionnelle. Nous cherchons à donner une place à chaque chose, à mettre de l'ordre dans nos vies, à répondre aux attentes des autres et parfois même à celles d'une société qui nous demande toujours davantage.

Mais dans cette course permanente, une question demeure : 

combien de temps consacrons-nous réellement à prendre soin de notre propre cœur ?

Le moine bouddhiste Ajahn Chah enseignait que l'être humain pouvait passer sa vie à nettoyer sa maison tout en oubliant de regarder ce qui, en lui, avait besoin d'être apaisé. Il nous invitait ainsi à ne pas confondre les refuges temporaires que nous construisons autour de nous avec celui que nous pouvons découvrir au plus profond de notre être.

Cette réflexion, bien au-delà de toute appartenance spirituelle, nous interroge sur notre manière de vivre, d'apprendre, d'entreprendre et d'exister parmi les autres.

Nous cherchons parfois au-dehors ce qui attend de naître au-dedans.

  • Combien de personnes finissent par croire qu'elles ne sont pas capables, simplement parce qu'un jour quelqu'un leur a dit qu'elles ne l'étaient pas ?
  • Combien d'enfants grandissent avec la conviction qu'ils ne réussiront jamais à l'école ? 
  • Combien d'adultes renoncent à changer de métier, à entreprendre ou à reprendre leur vie en main parce que leurs expériences passées ont fini par devenir leurs propres limites ?

Progressivement, le regard des autres devient le regard que nous portons sur nous-mêmes.

Nous finissons par confondre nos échecs avec notre valeur, nos blessures avec notre identité, nos peurs avec notre avenir.

Et pourtant, ce que nous avons vécu ne définit pas nécessairement ce que nous pouvons devenir.

Une graine peut demeurer longtemps sous une terre devenue dure. Elle peut manquer d'eau, de lumière, d'espace. Elle peut sembler incapable de donner naissance à quoi que ce soit. Mais cela ne signifie pas qu'elle a perdu sa capacité à germer.

Il lui manque peut-être simplement les conditions nécessaires pour grandir.

Il en va souvent de même pour l'être humain.

Accompagner, ce n'est pas transformer quelqu'un en ce qu'il n'est pas.

Lorsque j'ai créé l'Institut des Possibles, je n'ai pas souhaité construire une structure qui viendrait expliquer aux individus ce qu'ils doivent devenir.

J'ai voulu créer un espace dans lequel chacun puisse retrouver la liberté de se regarder autrement.

Un espace où l'on ne commence pas par juger les difficultés, mais par comprendre les chemins qui y ont conduit. Où l'on ne cherche pas à effacer le passé, mais à lui redonner sa juste place. Où l'on ne réduit pas une personne à ses résultats scolaires, à son parcours professionnel ou aux épreuves qu'elle a traversées.

Car accompagner un être humain, ce n'est pas lui imposer une direction. C'est parfois simplement l'aider à retrouver sa propre boussole.

C'est lui permettre de déposer quelques pierres devenues trop lourdes, de reconnaître ses talents, de découvrir ses ressources et de comprendre que son existence ne se limite pas aux obstacles rencontrés.

Cette démarche demande du temps, de l'écoute, de la confiance et surtout un regard profondément humain.

Croire au possible, ce n'est pas nier les difficultés.

Nous vivons dans une société qui nous invite souvent à aller plus vite, à réussir davantage, à montrer nos résultats, mais qui nous laisse parfois bien seuls lorsque nous doutons.

Il serait pourtant illusoire de prétendre que tout devient possible par la seule force de la volonté. Les obstacles existent. Les injustices, les difficultés sociales, les blessures personnelles et les épreuves de la vie ne disparaissent pas simplement parce que nous décidons de penser autrement.

Mais entre subir son existence et retrouver la capacité d'agir, il existe un chemin.

Ce chemin commence parfois par une rencontre, une parole, un regard qui ne juge pas. Il commence lorsque quelqu'un nous permet de comprendre que nos difficultés ne constituent pas toute notre histoire.

C'est dans ces moments que quelque chose peut se remettre en mouvement.

Un jeune qui retrouve le plaisir d'apprendre. Un adulte qui ose envisager une nouvelle orientation professionnelle. Une personne qui découvre qu'elle possède les ressources pour entreprendre. Un être humain qui retrouve suffisamment confiance pour faire un premier pas.

Ces transformations ne font pas toujours de bruit. Elles ne se mesurent pas uniquement à travers des diplômes, des chiffres d'affaires ou des réussites visibles.

Elles prennent parfois naissance dans une révélation silencieuse : je ne suis peut-être pas condamné à rester celui que je croyais être.

Le véritable refuge n'est pas une fuite du monde.

Revenir à son cœur ne signifie pas se détourner des autres ni se réfugier dans une forme d'indifférence.

Bien au contraire. Lorsque nous apprenons à reconnaître nos propres fragilités, nous devenons parfois plus attentifs à celles des autres. Lorsque nous comprenons nos peurs, nous pouvons cesser de les projeter sur ceux qui nous entourent. Lorsque nous retrouvons notre dignité, nous sommes davantage capables de reconnaître celle d'autrui.

C'est aussi pour cette raison que l'Institut des Possibles porte une ambition qui dépasse le seul accompagnement individuel.

Je crois profondément que l'indifférence est l'un des grands obstacles de notre société. Elle enferme les personnes dans leur solitude, elle fragilise les liens humains et finit parfois par convaincre ceux qui souffrent que leur existence n'a plus d'importance aux yeux des autres.

À l'inverse, un regard attentif, une main tendue, une parole juste peuvent devenir les premières pierres d'une reconstruction.

Nous n'avons pas toujours le pouvoir de changer immédiatement les circonstances d'une vie. Mais nous pouvons contribuer à créer les conditions dans lesquelles une personne retrouve la force d'en écrire la suite.

Et si nous commencions aujourd'hui ?

Peut-être pourrions-nous, ne serait-ce qu'un instant, cesser de vouloir tout réparer autour de nous pour regarder ce qui mérite notre attention à l'intérieur de nous-mêmes.

Non pour rechercher une perfection qui n'existe pas, mais pour retrouver ce qui nous anime profondément.

  • Qu'avons-nous laissé de côté en chemin ? 
  • Quels rêves avons-nous abandonnés parce qu'ils semblaient trop grands ? 
  • Quelles paroles avons-nous conservées en nous alors qu'elles ne nous appartenaient pas ? 
  • Quels talents attendent encore que nous leur donnions une place ?

Ces questions ne demandent pas nécessairement des réponses immédiates. Elles nous invitent simplement à ouvrir une porte.

Car le possible n'est pas toujours une destination lointaine. Il est parfois cette petite lumière que nous avions cessé de regarder, cette confiance que nous pensions perdue, cette graine qui attendait patiemment de retrouver la lumière.

Et si le premier des possibles était finalement de croire que nous avons encore quelque chose à faire éclore en nous ?

C'est cette conviction qui anime l'Institut des Possibles.

Non pas promettre que tout sera facile, mais rappeler à chacun que son histoire n'est pas nécessairement achevée, que ses difficultés ne définissent pas sa valeur et qu'il existe encore des chemins à découvrir.

Parce qu'avant de vouloir changer le monde, nous pouvons peut-être commencer par changer le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur ceux qui nous entourent.

Le possible commence parfois là où quelqu'un retrouve son propre cœur.

Une réflexion inspirée de l'enseignement d'Ajahn Chah, moine bouddhiste de la tradition theravāda de la forêt, rapporté en 1981 dans le nord-est de la Thaïlande.