Entreprendre : apprendre à naviguer à vue

Lorsque j'ai créé ma première entreprise, je pensais qu'entreprendre consistait principalement à construire un projet solide, rédiger un business plan cohérent et suivre une trajectoire définie.

Avec le temps, j'ai compris que l'entrepreneuriat ressemblait beaucoup moins à l'architecture qu'à la navigation.

Bien sûr, il est nécessaire de connaître son cap. Il faut savoir pourquoi l'on entreprend, quelles valeurs nous animent et quelle direction nous souhaitons donner à notre activité. Mais entre le point de départ et la destination, la réalité se charge souvent de remettre en question nos certitudes.

Lorsque j'ai créé le Campus des Savoirs à Reims, je n'avais pas la moindre idée de ce que cette aventure allait réellement devenir. Comme beaucoup d'entrepreneurs, je disposais d'une vision, de convictions et d'une énergie considérable. Le reste demeurait largement inconnu.

Au fil des années, l'entreprise s'est développée. Des rencontres sont arrivées. Des opportunités se sont présentées. Certaines étaient attendues, d'autres totalement imprévisibles. Nous avons accompagné des milliers de personnes, développé des activités nouvelles, créé un FabLab, travaillé pendant plusieurs années avec des maisons prestigieuses du groupe LVMH, participé à des projets d'innovation et contribué à l'obtention du label French Tech sur notre territoire.

Aucun de ces évènements ne figurait précisément dans le projet initial.

Ils sont apparus parce que nous avons appris à rester ouverts aux possibilités offertes par le réel.

C'est probablement la première leçon que m'a enseignée l'entrepreneuriat : vouloir tout maîtriser est une illusion.

L'entreprise n'est pas une machine. Elle est un organisme vivant qui évolue en permanence au contact de son environnement. Les clients changent. Les marchés évoluent. Les besoins se transforment. Les technologies apparaissent. Les crises surgissent. Les certitudes d'hier deviennent parfois les erreurs de demain.

Face à cette réalité, deux attitudes sont possibles.

La première consiste à s'accrocher coûte que coûte au plan initial.

La seconde consiste à conserver un cap tout en acceptant d'ajuster sa trajectoire.

C'est ce que l'on appelle aujourd'hui l'agilité. Le mot est devenu à la mode dans les entreprises, parfois jusqu'à perdre son sens. Pourtant, son principe est simple : apprendre plus vite que l'environnement ne change.

Avec le recul, je définirais volontiers la méthode AGIL comme une posture entrepreneuriale.

A comme Agir.

Une idée ne vaut rien tant qu'elle reste dans notre esprit. C'est l'action qui révèle les opportunités, les erreurs et les ajustements nécessaires. Le terrain enseigne toujours davantage que les hypothèses.

G comme Grandir.

L'entreprise grandit rarement plus vite que son dirigeant. Chaque difficulté nous oblige à développer de nouvelles compétences, à remettre en question certaines croyances et à élargir notre compréhension du monde.

I comme Innover.

L'innovation ne consiste pas toujours à inventer quelque chose de nouveau. Elle réside souvent dans notre capacité à observer autrement ce qui existe déjà, à écouter différemment un besoin ou à relier des idées qui semblaient éloignées.

L comme Lâcher prise.

C'est sans doute l'apprentissage le plus difficile. Accepter de ne pas tout contrôler. Accepter que certaines idées ne fonctionnent pas. Accepter qu'un projet évolue parfois dans une direction inattendue. Accepter enfin que l'échec apparent puisse devenir une étape nécessaire du chemin.

J'ai également appris qu'une entreprise possède son propre cycle de vie.

Notre société a connu des réussites, des périodes de croissance, des remises en question et finalement une fermeture volontaire. Beaucoup considèrent la fin d'une entreprise comme un échec. Je la vois aujourd'hui autrement.

Une aventure entrepreneuriale ne se résume pas à sa durée de vie. Elle se mesure aux expériences vécues, aux personnes rencontrées, aux compétences acquises et à la transformation intérieure qu'elle produit.

Créer une entreprise, c'est souvent croire que nous allons construire quelque chose.

En réalité, c'est également quelque chose qui nous construit et peut-être est-ce là le véritable sens de l'entrepreneuriat.

Non pas atteindre un objectif parfaitement défini dès le départ, mais apprendre à avancer dans l'incertitude, développer sa capacité d'adaptation et découvrir progressivement qui nous devenons au cours du voyage.

Car entreprendre n'est pas l'art de tout prévoir et c'est surtout l'art de garder le cap lorsque l'horizon demeure encore invisible.

Au plaisir de vous lire,

Adrien Tingry